dimanche 23 septembre 2012

REPÈRES

l'Arbre du voyageur au coucher de soleil 

S’il y a des jours où les points de repères ne sont pas très clairs, c’est bien aujourd’hui.
En lisant les textes d’analyse internationale des quotidiens français et américains, en me fiant sur les Français de ma TL et sur les courriels, rien ne va plus.

J’ai reçu une dizaine de textes à lire ce matin soit via des messages privés sur Twitter soit par courriel. 

Tous ou presque dont le contenu faisait état du même sujet : l’Iran et Israël.
« Une intervention est imminente en Iran », 
Question pour certains, affirmation pour d’autres. 

 6 mots qui ne sont pas inscrits sous forme d’exercice de style à la Hemingway pour relever le défi d’écrire une histoire, notre histoire… espérons-le.

C’est la triste réalité de l’actualité de ce dimanche.

Une guerre se prépare. Si elle a lieu alors ce sera un bien triste dimanche qui me l’aura annoncée.

Que de discussions cette semaine sur le Moyen-Orient, les premiers pas du gouvernement du Parti Québécois, le foulard islamique, etc.

J’avoue m’être réveillé ce matin avec l’impression du déjà vu entremêlé à l’impression de reculer dans le temps. J’aurai utilisé une machine qu’elle n’aurait pas été aussi précisément aiguillée.

 En 80 ou 82, j’écrivais un texte sur le foulard islamique dans la Gazette des femmes. 30 ans plus tard, nous sommes encore en train d’en débattre.

En 1996, nous rencontrions à Montréal Benjamin Barber lors de sa sortie du livre: Jihad vs McWorld. Nous débattions lors de cette rencontre, à l’Université de Montréal, de la laïcité et de l’identité citoyenne.

 Aujourd’hui, nous sommes à tenter d'en saisir un bilan et de comprendre où nous en sommes avec la mondialisation et les conflits autour d’un foulard ou d’une terre.  

Décourageant de constater que nous n’avons pas fait grand pas dans ce sens puisque depuis des semaines nous entendons les mots laïcité et identité revenir constamment dans les vocabulaires.

Ce qui me donne encore une fois un étrange sentiment de déjà-vu. Déjà connu.

L’identité quel mot chargé de sens. L’identité comme point de repère. Et le repère comme zone de référence.

Sans vouloir tomber dans la vulgarisation psychanalytique, mes observations de l’actualité des dernières semaines dans le monde et ici, au Québec, m’amènent à conclure  que,  malgré le fait indéniable que nous soyons des êtres indépendants, nous avons besoin de repères, de modèles, d’exemples à suivre. Pour certains davantage de ligne de conduite.

Ce matin avait lieu une fête pour célébrer la Brit Millal - circoncision d’un nouveau né garçon dans ma famille. Habituellement, je n’y assiste pas. Comme il s’agissait du fils de mon cousin germain, que j’aime beaucoup, j’ai décidé d’y aller.

Disons-le franchement, je ne vois ma famille que pour des enterrements, des naissances ou des mariages. Je ne suis ni religieuse ni croyante ni athée mais plutôt agnostique. Et je ne défends pas aveuglément les actions d’Israël.

Je vis dans le quartier latin et mes amis sont devenus la famille que je me suis choisie. Trois autres familles que je me suis choisies sont musulmanes et vivent au Maroc. Je suis en contact avec eux presque quotidiennement.

Donc, ce matin quel ne fut pas mon étonnement d’abord de constater que, depuis que j’avais rendu visite à ma famille, un centre d’achat complet avait disparu pour laisser place à la construction de condos.  C’est vous dire ma fréquentation du Quartier.

En arrivant à la synagogue, on m’informe que la circoncision n’avait pas encore eu lieu. Je m’étais arrangée pour arriver un peu plus tard pour ne pas assister à l’acte. Je ne m’étendrais pas sur cet acte, j’ai une opinion très tranchée là-dessus et je ne voudrais pas offusquer les Musulmans et les Juifs qui pourraient lire ce texte. Ma famille sait ce que j’en pense et ça me suffit. Ils acceptent mon côté « rebelle » « européanisée » « américanisée » « québécisée », ils ne savent pas trop comment identifier mes positions ni dans quelle étagère me cristalliser.

 Comme chaque fois que je retrouve ma famille,  j’ai la sensation de ne pas nécessairement connaître tous les codes de référence. Car il y en a de nouveaux chaque fois.

Mes parents sont les derniers nés d’une famille de 12 et de 13 enfants. Imaginez le nombre de cousins et cousines germaines éparpillés à travers le monde.

Tout d’un coup, un cousin avec lequel je dormais enfant ne m’approche plus parce que je suis une femme et ne me fait plus la bise tandis qu’un autre à peine âgé de 20 ans, qui portait les papillotes, il n’y a pas si longtemps,  s’approche, me serre dans ses bras et m’embrasse à mon plus grand étonnement.

Ce dernier est le fils d’un rabbin et de mon ancienne élève – une autre de mes cousines, à qui j’avais conseillé un jour avec son groupe d'amies -  filles qui admiraient ma liberté d’esprit, de ne pas plonger et de rester dans le giron familial et dans la culture de nos ancêtres. Que c’était la voie la plus simple et la plus rassurante.

Que cette liberté toute attirante qu’elle puisse paraître, apportait son lot de souffrance, de questionnement, d’abandon, de rejet, de besoin de se sentir soi ailleurs, de besoin de se sentir soi ici, etc. 

A 11 h pile après la cérémonie et pendant que nous déjeunions, tout s’est arrêté.  Le rabbin de la famille a lu le texte qui suit. Apparemment, tous les Juifs du monde devaient le lire en même temps.

Voici à peu de choses près la traduction de l'Hébreu :

« Nous, les enfants d’Israël te demandons de grâce de nous envoyer maintenant le messie, afin de nous délivrer de cet exil et de nos souffrances, de révéler ton Saint-Nom dans ce monde et d’y amener la paix dans le monde entier. »

Ce qui m’a plu dans ce rituel a été le fait qu’il ait été lu par tous les juifs du monde précisément à cette heure-là parce que, me suis-je dit, en ironisant intérieurement, avec la puissance que nous accordent ceux qui nous haïssent, il se pourrait bien que la fin de la prière soit exaucée. Et que la paix soit amenée dans le monde entier. 

Je reviens à l’identité et au fait que nous avons le choix de nous radicaliser ou pas. Et surtout au fait qu’être entre deux, et/ou trois ou quatre chaises n’est pas nécessairement la position la plus confortable. Que c’est attirant mais leurrant.

Le leurre est de penser que de s’exclure du clan, de la famille de la culture, de la religion nous amènera vers un bien-être certain, vers une nouvelle vie. La réalité nous rattrape très vite. Si elle ne nous rattrape pas, les autres nous renvoient sans cesse à cette réalité.

Une pensée pour les filles Chafia qui ont essayé de faire le saut sans support des membres de leur communauté qui avaient tracé le chemin avant elles.

Lorsque mes amis québécois de souche (ce que prétendent être mes propres enfants) me disent que je suis bien intégrée, je leur réponds partiellement assimilée. 

Lorsque je passe sur la rue Saint-Denis, le samedi après-midi et que je vois les manifestants devant le magasin de chaussures Naot, je n’ai pas l’impression d’être au Québec. Soudain, je me sens israélienne alors que je n’ai jamais mis les pieds dans le pays.

Ce matin, pour revenir à ce qui a donné le ton de la journée, j’ai écouté quelques minutes d’une vidéo envoyée par un membre de ma TL avec lequel j’échange depuis quelques jours.

Un homme, dont je ne connais pas le nom, mentionne que les Juifs de France ont de l’argent mais qu’ils devraient se faire discrets et ne pas trop attirer l’attention sur eux.

J’ai arrêté la vidéo en me disant que je ne vis pas en France et que les propos de cet individu m’ont fait perdre les quelques minutes que je pourrais consacrer à la lecture de la Sagesse des Abeilles de Michel Onfray. Au moins on y traite poétiquement de la ruche et de la République.

Je vois arriver de plus en plus à grand pas au Québec ces jours-ci le conflit du Moyen-Orient. Je le vois passer par-dessus l’océan atlantique sans même faire d’escale.

Je ne suis pas une radicale. Et je ne me radicaliserai jamais n’en déplaisent à ceux et celles qui me forcent à défendre l’indéfendable parfois pour m'y camper.

Mais lire et écouter les propos de ces personnes me ramènent à la dure réalité de l’identité.
Personnellement, je choisis la liberté citoyenne. Une liberté dans la responsabilité.

La liberté de décider ce que je mangerai (cacher, hallal ou porc) et choisir aussi ce qui m’alimente intellectuellement accompagné d’un bon vin de Bordeaux ou pas.

La liberté de dire ce que je pense sans offenser autrui.

La liberté d’entrer dans une église, dans une mosquée, dans une synagogue ou dans un temple bouddhiste ou hindouiste et d’admirer la beauté des lieux et des chants qui les habitent puisqu’ils font partie de l’histoire et de nos mémoires humaines.

Si je peux vivre cette liberté c’est que je vis au Québec. Et qu’ici nous sommes libres de choisir nos guerres, nos batailles, nos croyances religieuses et nos chaines. 


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