samedi 2 mars 2013

TOI QUI FUS MA MÈRE

Aujourd’hui, tu aurais eu 83 ans.

Tu es née le 3 mars 1930 et tu nous as quittés le 3 décembre 2001.

Tu as eu trois enfants.

Décidément le chiffre trois te poursuivait. Lire la suite. 

Les chiffres en général te poursuivaient ou du moins tu leur donnais un sens. 

Comme celui d'avoir choisi, toi même en 1999, et d'avoir insisté, l'emplacement de ta tombe le long de l'Allée 14 D, alors que cette partie du cimetière était vide au moment de ton décès.


Ce n'est qu'un jour d'hiver où je ne reconnaissais pas les allées que j'ai compris ce 14 D. 



Comme par hasard, s'il existe, je suis née le 14 décembre. Non, je ne pouvais plus oublier le 14 D. 

Aujourd’hui, tu es plus présente que les autres jours. Je revois les mois qui ont précédé le 3 décembre 2001. C’étaient les mois les plus courts de ma vie.



Je passais de l’hôpital à l’Assemblée nationale à Québec, à la course aux millions pour la construction du nouveau pavillon Génie informatique et Arts visuels de l’université Concordia, en passant par mon appartement qui n’était devenu qu’un dortoir sans plus.

J’affrontais deux batailles en même temps.

Deux batailles difficiles à mener. Une pour ta survie et l’autre pour la survie d’une université anglophone sous un gouvernement péquiste au pouvoir.

World Trade Center

Je revois ton visage et surtout ton regard apeuré alors que, quelques mois avant ton départ définitif, tu avais aperçu à la télévision, au travers de la brume de ta tumeur au cerveau, les deux tours du World Trade Center en feu. Tu avais souri en disant : « connais pas ce film ».

Je t’expliquais, bien en vain, ce qui c’était passé. Histoire d’échanger car je voyais bien que tu ne comprenais pas tout à fait mes paroles. Au fur et à mesure de mes explications, tu t'affolais en répétant: pourquoi ils leur font du mal? Pourquoi? ... puis tu as fini par dire enthousiaste: formidable... formidable... formidable. Tu croyais encore que c'était un film. 

C’est à ce moment-là qu’on a cru bon de demander qu'on te retire la télévision de ta chambre d’hôpital. 

A quoi bon te montrer les atrocités de notre monde? Tu en avais suffisamment à faire avec les tiennes pendant que notre monde à nous basculait.

Tu m’avais dit… de toutes les manières, je ne la regarde plus, ça me donne mal à la tête.
Ta tumeur faisait des ravages. 

Tous les soirs ou presque, lorsque je n’étais pas à Québec, je te retrouvais à l’hôpital. Au début, nous nous racontions nos vies… surtout les parties manquantes. Et nous refaisions le casse-tête à notre manière.

La cafétéria de l’hôpital était devenue ma salle à manger. Les cuisiniers connaissaient mes goûts. J’avais droit aux scoops et primeurs des menus de la semaine.

A ton chevet, je me souviens d’avoir écrit et écrit et lu, non seulement les rapports universitaires mais des livres sur ta maladie, des livres philosophiques, ceux de Vladimir Jankélévitch : « Quelque part dans l’inachevé », « La Mort ».

Casablanca

Et au passage de certaines phrases, je laissais remonter mes souvenirs. Ceux de notre enfance magique dans ce merveilleux pays, qui restera toujours pour moi, celui des mille et une nuits : le Maroc, dans la mythique ville Casablanca.

Je te revoyais coudre nos vêtements, avec ta sœur, Esther, et parler en arabe avec elle pour ne pas que nous comprenions. Vous teniez à ce que nous soyons les mieux fagotés pour aller à l’école. Nous étions habillés par vos créations et exclusivités.

C’est pendant ces séances de couture que j’ai commencé à comprendre la langue : pour briser vos secrets alors que vous échangiez, entre autres chuchotements, vos meilleures manières de nous éduquer.

Tranquillement, j’ai commencé à comprendre l’arabe, cachée sous la table de la salle à manger où vous aviez installé vos coupons de tissus, et où je trouvais refuge pour jouer avec mes poupées japonaises, envoyées par ta belle-sœur, ma tante, mariée avec un pilote américain. Vous parliez de moi et de mon dégoût pour la viande que je détestais manger, encore plus la viande d’agneau et de mouton.

Cette journée-là, j’ai compris et démasquais le subterfuge que vous prépariez : celui de cacher des morceaux  de viande hachée dans les pâtes au lait et au beurre ou dans la purée de pomme de terre. Les deux seuls plats que je tolérais.

Inutile de dire ma joie d’avoir d’une part compris la langue et d’autre part que c’en était fini. Je ne mangerai plus. J’étais en grève de la faim. Après trois jours sans avaler une bouchée, tu me menaçais de piqûres chez le pharmacien. 

Le docteur finit par te conseiller à la quatrième journée de me foutre la paix et de comprendre ma ténacité et mon dégoût. Tu n’as plus essayé de me faire ingurgiter de la viande.

Vidéo club avant le temps

Je repense aux nombreuses fois où tu te moquais bien de ton mari, mon père, qui avait toujours en main une caméra pour nous prendre en photo, ou en film 8mm ou qui nous projetait, les samedis soirs, sur un drap blanc tenu par des clous au mur, des films de Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel & Hardy, etc. loués chez le vendeur de films du Marigny.

Toutes les années passées au Maroc ont été pour notre petite famille un pur enchantement, jusqu’au moment où nous sommes arrivés au Québec. 

Notre vie a basculé. Je ne t’ai plus reconnue en arrivant ici.

L'Exil 

Je n’ai pas compris. J'étais trop jeune pour saisir, que l’exil est une souffrance de tous les instants pour quiconque est arraché à sa famille, à son quotidien, à sa vie. 
Je n’ai pas compris alors que tu cédais au rêve de notre père : celui de vivre en Amérique. 
Ce n’était pas ton rêve.

Nous étions bien jeunes pour comprendre que, sans la cellule familiale, sans le clan, sans l’aide domestique, sans ton travail, tu étais perdue. Tu perdais pieds et nous en payions les conséquences un peu plus tous les jours.

Nous n’avions jamais appris à faire notre lit, ni la vaisselle, ni les commissions. Soudain, il nous fallait participer aux tâches ménagères. Pire, il nous fallait anticiper ces tâches alors que notre apprentissage en la matière avait de nombreuses lacunes. Et tu nous blâmais pour un oui pour un non. Tu nous blâmais pour ton mal être. Tu nous blâmais d'être heureux ici.

Il est vrai, et tu nous le répétais pour ne pas que nous l'oubliions, que nous avions été choyés dans notre pays natal. Nous étions les seuls de la famille à posséder une voiture et  peu d’enfants de moins de 10 ans pouvaient se vanter d’avoir passé leurs grandes vacances à parcourir les routes de l’Espagne, de la France et de la Suisse.

Aujourd’hui, je rédige ces quelques lignes parce que nous sommes le 3 mars.

L'excision

En lisant les journaux aujourd'hui et le texte sur les excisions en Egypte, j'ai aussi repensé au moment où, tu t'es interposée et tu es allée voir les voisins sur la rue Decelles, pour empêcher la femme de faire exciser sa fille, ma meilleure amie. 

Je me souviens de ta préparation avant d'aller sonner à la porte du troisième étage. Tu étais très nerveuse et tu déplissais à plusieurs reprises ta jupe. C'est que ce n'était pas une mince affaire. 

Je ne me rendais pas compte à l'époque de toute la charge émotive que portait ce geste. Pas uniquement le geste d'excision mais celui de t'interposer dans une décision purement "culturelle". Le père de mon amie, juif d'origine égyptienne et italienne, sa mère, musulmane, égyptienne, convertie, étaient très discrets. J'avais 16 ans à l'époque et mon amie et moi apprenions à nous maquiller et à vouloir sortir un peu plus tard le soir.

Sa mère l'avait menacée de la faire exciser le mois suivant si elle continuait à se comporter ainsi. Non contente de l'avoir prévenue, elle lui montra un papier qui indiquait le rendez-vous pris pour mettre en oeuvre son geste puisqu'elle-même avait subi le même sort dans son enfance. 


Je me souviens du récit détaillé fait après ta rencontre. 

Tu m'avais remerciée de t'avoir demandé de l'aide et tu m'as raconté comment tu lui as signifié qu'elle s'était convertie au judaïsme et que c'était un crime dans notre religion que d'empêcher une femme d'éprouver du plaisir pendant les rapports sexuels. Qu'elle commettrait un crime très grave allant à l'encontre des préceptes religieux du judaïsme qu'elle a choisi de par son mariage. 

Tu avais fait fort en lui disant que tu te devais de protéger notre religion contre les interventions qui ne font pas partie de nos traditions. Tu lui avais asséné le coup fatal et, tout en douceur, tu lui avais dit que son mari, qui n'était pas au courant du projet, pouvait dissoudre son mariage avec l'aide d'un rabbin si elle mettait à exécution sa menace. 

Que ton devoir était non seulement de prévenir son mari mais le rabbin de la communauté. J'étais si fière de toi. Plus jamais nous n'avons entendu parler de ce projet d'excision. 

Le français

Je te vois encore, crayon à la main, corriger les fautes d’orthographe des compositions françaises dont j’étais si fière et que tu ne lisais que pour débusquer les erreurs, grammaticales ou orthographiques, sans t’attarder au sens des phrases.

Quelle frustration! Pourtant, c’est grâce à toi que je suis tombée amoureuse de la langue et de la littérature française. Grâce à ces séances de frustration mais aussi à ces multiples visites à la bibliothèque où tu nous entraînais pour choisir des  livres du Club des cinq, et pour que nous partagions aussi un peu ton amour des histoires.

J’en aurais des tas à raconter sur toi. Sur nous... à ton propos. Je les raconterais peut être un jour.

3 mars

Aujourd’hui 3 mars, je pense que tu nous as quittés trop vite. Nous n'avions pas fini de nous raconter les pièces du casse-tête. Et nous aurions aussi eu le temps d'en débuter d'autres. 

Tu ne sais pas ce que nous sommes devenus. Ou peut être le sais-tu et continues-tu à nous observer et pointer les erreurs de parcours que nous ne parvenons pas à éviter?

J’ai gagné une des deux batailles. Celle de l’octroi de 97 millions pour Concordia et bien d’autres par la suite pour cette université. Tu sais à quel point j'accorde une priorité à l'éducation. Tu aurais fait une sacré bonne avocate ou un chirurgien si on ne t'avait pas sortie de force de l'école à l'âge de 16 ans malgré tes protestations. Tu m'as avoué sur ton lit de mort, en signant le dernier chèque de remboursement des études universitaires de ma soeur, que nous avions eu beaucoup de chance d'effectuer des études universitaires. C'était la plus importante frustration de ta vie. Celle de n'avoir pas fait d'études. 

Je n’ai pas gagné la bataille de te garder en vie. Cette dernière était perdue d’avance.

Et tu es partie en imaginant que les deux tours du World Trade Center en feu étaient des images et des effets spéciaux tirés d’un grand film.

Les jours qui ont suivi ta disparition, je sortais de l’université en me disant : et maintenant je vais où? Je fais quoi?

Aujourd’hui 3 mars 2013, la vie est bien terne sans toi.

Bon anniversaire maman!