lundi 7 avril 2014

Elections 2014 D'Hier à Aujourd’hui : une campagne de tro(lls)

« Si tu veux finir ta belle carrière te faire salir en te faisant traîner dans la boue, alors vas-y, présente-toi comme candidate! » me mettait en garde la personne la plus près de moi à qui j'avais demandé conseil avant de me lancer en politique.



Évidemment je n'ai pas suivi son sage avis. Je croyais (non sans une certaine
naïveté que je revendique)  que  j'étais prémunie par mes expériences passées et par cette conviction  : l'engagement politique, s'il est fait honnêtement pour défendre des causes  justes comme la Charte pour la laïcité, l’intégration des immigrants au marché du travail, s'impose de lui-même face à  la rancœur et au ressentiment.

Je me trompais lourdement.
Des années-lumières séparent les campagnes politiques d'hier  avec celles d'aujourd'hui . Et pourtant ce n’est pas ma première campagne électorale. J’en avais vécue deux avant de très près mais dans une autre fonction. J'étais en effet attachée de presse de M. Lucien Bouchard, en 1992 lors du référendum de Charlottetown et ensuite 1993 pour les législatives. Mais c'était déjà une autre époque.

 Aujourd’hui à la fin  ces  33 derniers jours  survoltés, j’aurai participé à  quatre débats : celui de la Fédération des Femmes du Québec (FFQ) lié à Québec Solidaire, au CEGEP Dawson et au CEGEP Vanier et à l’Université/McGill–Concordia.  Ce dernier  aura été sans doute le plus constructif. Il était organisé par les étudiants des Universités McGill/Concordia. L'auditoire n'était pas infiltré par les partisans du parti opposé venus faire du grabuge, il était composé  au contraire par les membres des Fédérations d’étudiants, désireux d'entendre les conclusions du Sommet sur l’enseignement supérieur ­celles concernant la politique nationale de recherche et d’innovation (PNRI)-,  et les positions des étudiants étrangers en ce qui  à trait à la préoccupante question de la couverture de l'assurance maladie. Un vrai débat comme il ne s'en fait plus où  les explications et la délibération sont  de mises plutôt que l'invective.  Mais c'est une exception rare plutôt que la règle.

 La  règle, naguère c'était respect d'un certaine déontologie. Voici une anecdote pour illustrer. Lors des élections de 1993 -où le Bloc québécois a fait élire  54 députés pour  devenir l’opposition à Ottawa- je reçus un appel de feu Robert Desbiens, alors attaché de presse de Jean Chrétien qui exigeait une  rétractation à l'égard du dérapage verbal de l’un de nos candidats. Nous avons donc négocié par téléphone le contenu du communiqué en face de nos chefs respectifs  Une fois le communiqué rendu publique, l’incident était terminé. Clos.

 Chacun savait fort bien qu'il ne gagnerait rien en attaquant son  concurrent en bas de la ceinture. C'était la loi de la réciprocité : dis-moi comment tu traites ton adversaire et je dirai qui tu es! Nous étions avertis contre les ragots qui  détruisent la dignité de l'homme  ou  de la femme  et ce faisant dévalue le débat  devant les électeurs. Pas étonnant  d'ailleurs si ces derniers désertent les urnes et pas seulement au Québec.

 Mon intervention d'alors avec mon collègue de l'autre parti avait consisté à préserver ces règles non écrites auxquelles tous et chacun souscrivaient. Les grands médias se gardaient bien aussi de tomber dans les pièges de la manipulation et refusaient de reprendre ce type de nouvelles qui tombaient aussitôt dans l’oubli.

 Même si les conditions n'étaient pas toujours parfaites, il y avait place pour  ce que j'appelle : « un vrai débat ».  Les partis faisaient valoir leurs programmes, leurs plates-formes, les adversaires les contestaient, avançaient des chiffres, des plans, des VISIONS. Les journalistes rapportaient ces plans, les faisaient analyser par des experts, les éditorialistes prenaient position à partir des analyses d’experts. Ce n'était pas certes le meilleur de mondes  mais l'information circulait.

 Qu'est ce qui a donc changé depuis ? Pourquoi accorde-t-on soudain  autant d'importance  aux rumeurs les plus folles?  Quelle  mouche a donc piqué présentateurs et chroniqueurs pour apostropher des élus au grand dam des règles les plus élémentaires?  -Entendons-nous bien : je distingue le journaliste de  déférence de jadis au véritable travail journaliste qui oppose un contre-argumentaire construit aux arguments d'un politique. Mais cela suppose réciproquement qu'on lui laisse la possibilité d'exposer les siens. Ce qui n'est pas été vraiment le cas du moins si je me réfère à la manière dont été reçue la Première ministre Pauline Marois sur une grande chaîne nationale.

 Pourquoi donc tant de haine? En quoi le paysage médiatique aurait-il changé pour permettre ces dérives ? « Le médium, c'est le message », disait Marshall McLuhan.  La  parole publique n'est plus transportée massivement par la télévision, naguère, hégémonique, mais par une  nuée, une galaxies de blogs, de sites divers et variés coalisées par les réseaux sociaux.

 La parole s'est libérée , et  c'est tant mieux,  et cela donne une capacité accrue à tout un chacun de s'affirmer sur la place publique  qu'est devenue la Toile, de comparer et de fédérer les  énergies comme le printemps  arabe  l'a montré.  Ça c'est le meilleur. Mais cela  donne  aussi le pire. Le racisme, l'antisémitisme, l'anti-islamisme s'affichent désormais au grand jour. En France par exemple, certains humoristes en font leur beurre. Il n'y a plus de loi.  Chacun dicte la sienne et  tant pis pour les autres. C'est à celui qui sera le plus vulgaire, le plus trash. Le nivellement par le bas!

 Parmi les agents provocateurs  de ces réseaux sociaux, il y en a certains qui font florès :  ce sont les trolls.  Qu'est qu'un troll?  C'est  un individu qui sévit seul ou en bandes organisées dans les débats sur la toile dans le seul but  de semer la pagaille au détriment des règles de base de l'argumentation. Le troll se fiche éperdument des  contenus, de la qualité des raisonnements, ce qu'il recherche c'est ruiner tout dialogue, tout échange égalitaire entre les interlocuteurs. Après leur passage, des décombres fumants. C'est ce qui le ravit, la zizanie !

 Quel chroniqueur, quel internaute n'a pas un jour ou l'autre subi leur hargne gratuite  de ces petits feu follets de la manip. On s'en arrange  comme on peut  sur le net;  mais aujourd'hui tout porte à croire, et  cette campagne en témoigne, que le troll  a franchi la barrière immunitaire qui protégeait encore les grands médias  de leurs influences.

 Le contenu d'une nouvelle technologie est constitué par celle qu'il remplace, disait  encore Marshall McLuhan. Aujourd'hui pourtant il semble bien que ce soit les anciens qui imitent les nouveaux. Ce qui montre que c'est désormais le Net, les réseaux  sociaux qui donne le la, en fonction du nombre de «  like » et des pages vues.

Une lutte à mort silencieuse est désormais engagée  entre les grands médias naguère dominants et le Net et la multitudes de bocs à chacun veut faire entendre sa parole.  Or pour conserver leur audience, les chroniqueurs politiques, les journalistes  des grands  médias sont conduits à imiter les trolls. Ce qui explique selon moi cette dérive médiatique où l'on fait feu de tout bois au grand détriment du débat démocratique et des valeurs qui lui sont attachées. Le but n'est plus de convaincre  de manière raisonné son interlocuteur mais  faire du buzz.

 Tout est permis à condition  de tirer la couverte à soi. Le nivellement par le bas, vous dis-je. Pas besoin de se casser la tête, de lire, ô horreur, le programme politique dans sa totalité, d'en soupeser les éléments en les comparant. Il suffit d'inverser  l'intitulé d'un communiqué politique, tirer une phrase hors de son contexte et  puis de jeter son brûlot  dans la chambre aux échos qu'est la grande toile. La rumeur fera le reste ou plutôt le grand incendie  qui  risque de discréditer complètement toute parole politique et  ce faisant de  nous conduire  à des  très sombres lendemains  illuminés seulement par la lueur macabre des  autodafés.

 Qu'est-ce que la rumeur? La rumeur est un phénomène de communication  qui se prétend vrai et qui est construit sur des croyances, et des jugements de valeurs.  La rumeur est dictée par l'ignorance et la peur.

 Face à elle un homme ou une femme politique qui se respecte est démuni. Le combat est inégal. Pourquoi? Parce qu'il ou elle  doit prouver sa bonne foi, déconstruire la peur  sans  manipuler à son tour son interlocuteur comme le font ceux qui instrumentalisent sa peur. Il faut donc du temps pour en  saisir les tenants et aboutissants. L'émotion qu'elle suscite rend  souvent difficile cette tâche ardue.   C'est une lutte contre la montre qui s'installe. Qui gagnera?

 Pour se  prémunir contre ces manipulations (car la rumeur et les insultes en sont), rien de tel que l'éducation et la formation. Je vous donne un autre exemple. En 2006, j’étais la représentante des Marocains à l’étranger (FINCOME) et j’ai préparé des documents avec Claude-Jean Devirieux, ex-journaliste de Radio-Canada, quelques semaines avant les élections qui se sont déroulées au Maroc, pour les agents de presse ainsi que pour les journalistes à ce que nous avions nommé : les courroies de transmission des médias en démocratie. Nous avions dans un premier temps préparé les attachés de presse et firmes de communications pour ensuite donner des ateliers aux journalistes qui couvraient la campagne électorale.

 Nous avions mis l’accent sur les contenus et leurs analyses,  des experts  avaient préparé à l’avance les enjeux prévisibles et pour chacun des sujets des plates-formes une phrase était encadrée.  Aucune attaque ad Hominem – C'est au demeurant un des principes de la Rhétorique antique - et ne pas céder à l’intimidation et surtout ne pas galvauder des informations sans en avoir vérifié le contenu au moins trois fois.

 Les photographes et caricaturistes n’étaient pas laissés pour compte. Nous avions insisté sur le « jusqu’où ne pas aller trop loin ». Nous avions insisté sur les images qui se devaient de refléter la réalité et non pas servir de canal à fausse interprétation ou même des images qui n’avantagent pas un candidat ou un autre.  Je crois  toujours  à l’importance de l'éducation et de l'information qui sont  ces courroies de transmission pour la vie démocratique.  Le métier d’attaché de presse autant que celui de journaliste peuvent la favoriser s'il est exercé avec honnêteté et surtout avec éthique.

La campagne qui s'est achevée donnera sans doute du travail de réflexion  au  Conseil de presse - seul organisme de presse à mon avis  ayant l'autorité  requise pour élaborer des  recommandations et  éviter les dérives auxquelles on a assisté. Il y a là matière à analyse pour plus d’une maîtrise ou d’un doctorat.

                                                                      *

Les défendeurs de la laïcité ont été démonisés et les fondamentalistes et intégristes valorisés.

Comme l’a si bien dit, Claire L’Heureux Dubé, ex-juge à la cour suprême du Canada, il y a la politique partisane et la politique judiciaire. C’est cette dernière qui constitue la laïcité de l’état : la politique judiciaire. La laïcité est justement ce principe qui s’oppose à la reconnaissance d’aucune religion dans l’état.

 Au début de la campagne, j’avais mentionné dans un texte précédent : Pourquoi j'ai fait le grand saut en politique?, avoir plongé pour deux raisons qui me tenaient à cœur : la charte, l’intégration et l’accès au travail pour les néo-québécois.

 Cette semaine, Mme Pauline Marois a rendu publiques les détails de la plate-forme concernant les nouveaux Québécois. Vidéo : Mieux accueillir les nouveaux-québécois
Bien entendu, cette nouvelle a encore été éclipsée. Les dizaines de néo-québécois rencontrés sur le terrain pendant cette campagne se plaignaient tous de la même chose : de ne plus avoir accès aux cours de francisation qui leur permettraient de se trouver plus rapidement un travail et que leurs formations ne soit pas reconnue. J’étais au courant que des démarches  Pour mieux accueillir les nouveaux québécois  avaient été enclenchées dans leurs pays d’origine pour trouver des solutions comme avec la France pour reconnaître leurs diplômes et leurs compétences.  Je les informais de surveiller les nouvelles à ce propos au cours de la campagne concernant leur passé académique et professionnel.

Sur ce, à la fin de la campagne, je plongerais dans les Histoires de toujours, celles de Henri Pena-Ruiz, l’amoureux de la laïcité, ne serait-ce que pour retrouver un peu de sens de l’aventure humaine.

Je m'en voudrais enfin de conclure sans remercier ceux qui, du simple  électeur au militant, anonymes ou connus,  m'ont  encouragée et  donnée l'énergie de poursuivre  en faveur d'un Québec plus égalitaire, plus ouvert à l'autre et à ses différences, plus moderne. Je pense aussi à  ceux qui m'ont entourée et notamment  au couple composé d’une Manitobaine et d’un Québécois dit de souche, Sherry et Claude, qui, sans défaillir, ont tenu le fort, depuis plusieurs années, dans la circonscription d’Acadie, malgré la frustration de ne pouvoir retourner la communauté immigrante acquis aveuglément au Parti Libéral; le sourire aux lèvres de certains électeurs étaient éloquent à cet égard. Merci Alain, Tamara, Martyne, Valérie, Antoine, Marthe, Ginette, Francis et tous ceux et celles qui m'ont aidée, fait du porte-à-porte... donné des dépliants dans les métros, la rue, etc. qui ont voulu faire une vraie campagne et s’y sont  donnés  corps et âme.

Ce sont des gens comme eux qui à travers leurs actions incarnent  une parole publique libre et authentique.