dimanche 6 avril 2014

MÉMOIRE DES FEMMES QUÉBÉCOISES LAIQUES ORIGINAIRES DU MAGHREB ET DU MOYEN-ORIENT



NOUS AVONS CHOISI LE QUÉBEC





MÉMOIRE DES FEMMES QUÉBÉCOISES LAIQUES ORIGINAIRES DU MAGHREB ET DU MOYEN-ORIENT




Présenté


À la COMMISSION DE CONSULTATION
SUR LE PROJET DE LOI 60






Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement


Table des matières


Première partie : Témoignage d’Évelyne Abitbol


1.0 Introduction

1.1 La raison d’être de la déclaration «Ensemble»

1.2 Qui sommes-nous ?

1.3 Non aux signes religieux

1.4 Texte du manifeste «ENSEMBLE »


Deuxième partie : Témoignage de Leila Lesbet


2. 0 Introduction

2.1 D’où je viens?

2.2 Retrouver un islam éclairé

2.3 La montée de l’intégrisme religieux

2.4 Nous appuyons le projet de loi 60


Première partie : Témoignage d’Évelyne Abitbol

1.0 Introduction

A la fin du mois de novembre 2013, en observant la polarisation qui se manifestait autour de la charte des valeurs telle que proposée par le gouvernement du Québec par le ministre responsable des Institutions démocratiques et de la participation citoyenne, Bernard Drainville, plusieurs d’entre nous, Femmes laïques du Maghreb et du Moyen-Orient, avons décidé de prendre position et de faire valoir notre point de vue.

Sur la place publique, la parole étant cédée aux fondamentalistes religieux. Il nous était  alors essentiel de préparer une nouvelle action commune car, bien que peu ou pas médiatisées, ces actions ont toujours existé.

Une déclaration Ensemble a alors été rédigée pour faire en sorte qu’aucune représentante des trois religions monothéistes ou autres, y compris celles qui se disaient athées ou agnostiques, n’hésitent à la co-signer.

Il y a plusieurs années, nombre d’entre nous, faisions partie du groupe Shalom –Salam, pour retrouver ce dialogue entre nos cultures qui a existé à différentes époques de l’histoire. Il suffisait de nous manifester.

A ce jour, 1500 personnes ont signé la déclaration. Et près de 4000 personnes ont visionné la vidéo basée sur le texte que ce soit sur Viméo ou sur You tube.

L’exercice en soi a été une expérience qui nous a encore plus convaincue de la nécessité d’établir des bases ou des paramètres autour desquels nous nous reconnaissions.

Cette déclaration nous voulions la rendre publique essentiellement dans l'intention de neutraliser ceux et celles qui souhaitaient polariser les débats.

Notre déclaration, d’abord cosignée par une quarantaine de femmes laïques originaires du Maghreb et du Moyen-Orient et appuyée par des dizaines de personnes dans les heures qui ont suivi sa diffusion, a rapidement suscité de la sympathie, entre autres, sur les médias sociaux au point où nous avons été contraintes de diviser la déclaration et de proposer aux Québécois dits « de souche », puis de toutes origines confondues, de la remplir et de la signer. Alors qu'il ne s'agissait pas au point de départ d'une pétition.


1.1 La raison d’être du manifeste «Ensemble»

Pour quelles raisons avons-nous donc décidé, à tout le moins pour certaines d'entre nous, car d'autres y étaient déjà fort bien engagées, d'entrer dans le débat alors qu'il a suscité depuis les tout débuts tant de réactions quotidiennes vives par divers groupes organisés autour d'associations?

Parce que les prises de positions nuancées et éclairées contre la stigmatisation des musulmans ou des Juifs et en faveur d’un vrai débat sur la place de la religion dans les institutions publiques et sur la nécessité de limiter son expression chez les fonctionnaires, étaient invalidées à coups d'attaques personnelles. Nous constations également que ces attaques ont été étonnamment dirigées envers la majorité des modérés, toutes religions confondues. Envers les laïques. Exactement à l’image de ce qui se passe ailleurs dans le monde, y compris dans les zones d’intenses conflits civils.

Nous avons poursuivi notre démarche, jusqu’à nous présenter devant vous, parce que dès les premières discussions pour solliciter la signature de cette déclaration par les femmes, j’ai personnellement été témoin et entendu la crainte de représailles manifestée par nombre de femmes qui hésitaient à la signer.

Un chiffre conservateur : une centaine de femmes contactées étaient rébarbatives à apposer leur signature tout en étant en tous points d’accord avec nous. Les représailles qu’elles affirmaient craindre pouvaient venir de leur famille, de leurs amis, ou des membres de leur communauté culturelle ou religieuse.

Cette crainte manifestée en majorité par les femmes juives et musulmanes était alors expliquée par le fait qu’elles auraient l’impression de s’opposer à leur « communauté », qu’on le leur reprocherait, qu’on leur ferait peut être également perdre leur travail. Certaines faisaient un amalgame entre leurs allégeances politiques libérales ou à Québec solidaire et le fait que ce soit malheureux pour elles que ce soit le gouvernement péquiste qui propose la charte de la laïcité et non le parti libéral, etc.

Voilà pourquoi nous sommes convaincues que le projet de loi 60 se doit d’être validé au-delà de toute partisannerie politique, car tous les députés de l’Assemblée nationale du Québec s’entendent au moins sur la priorité à accorder à l’égalité entre les hommes et les femmes.

Finalement, le plus important pour nous a été l’appui verbal à notre démarche et surtout l’encouragement que les femmes nous manifestaient à aller au bout de nos actions pour que la loi soit appliquée le plus tôt possible. Et ainsi, comme le mentionnaient certaines d’entre elles, l’excuse d’être contrainte de respecter la loi les soulagerait de la pression familiale, communautaire ou religieuse.

Pour le dépôt de ce mémoire, nous aurions pu parler de la grande noirceur, du Refus global, de la déconfessionnalisation des écoles, de la loi 101, de l’échec du multiculturalisme ou du chemin parcouru par le Québec pour préserver son identité nationale. Nous savons que les organismes publics et parapublics pour la Charte feront largement état du bienfait de l’imposition de cette dernière selon les thèmes mentionnés plus haut.


1.2 Qui sommes-nous ?

Nous sommes deux auteures principales de ce mémoire et nous avons choisi de vous présenter des clins d’œil ou une synthèse de notre parcours, de ce qui nous a forcé à quitter notre pays d’origine, de ce que nous nous attendions à trouver au Québec et ce qui ressort des discussions d’avec les 40 cosignataires, originaires du Maghreb et du Moyen-Orient. Leila Lesbet, T.E.S. et membre de PDF Québec (Pour les droits des femmes du Québec), est arrivée au Québec à l’âge de 50 ans. Vous retrouverez son témoignage en deuxième partie. Elle vous fera part de son expérience et de nos réflexions.

Quant à moi, Évelyne Abitbol, consultante, qui ai initié ce manifeste, j’ai quitté précipitamment à l’âge de douze ans Casablanca (Maroc), ma ville natale, avec ma famille, car j’étais suivie depuis quelques jours par des individus et qu’il y avait eu des rapports publiques mentionnant la disparition ou le viol de filles juives. On accusait les radicaux musulmans et politiques ou même Israël de créer un climat de terreur pour que les Juifs quittent le pays. Vrai ou pas? Nous ne le saurons probablement jamais. J’étais encadrée par la famille et ne mettais plus le nez dehors sans être accompagnée d’un adulte. La famille a fait une demande d’immigration aux États-Unis et au Canada. Les deux acceptations sont arrivées en même temps. Devant le choix entre New York et Washington, puisque des membres de la famille y vivaient déjà ou encore pour le Canada, entre Toronto et Montréal au Québec, le choix s’est vite arrêté sur Montréal, car on y parlait français.

Pour plusieurs d’entre nous, surtout les juives sépharades de notre groupe, nous sommes arrivées très jeunes au Québec, contrairement à Leila qui a un parcours totalement différent. Nous avons fait partie de cette vague d’enfants juifs refusés par le secteur francophone de la Commission des écoles catholiques de Montréal (CECM), car nous n’étions pas catholiques. Nous étions ceux qui se sont retrouvés parqués à leur arrivée (dès l’ouverture)  dans la section française de l’école Baron Byng High School, école protestante où ont étudié le célèbre Mordecai Richler, entre autres célébrités du milieu anglophone. Nous étions italiens, grecques, français, marocains, protestants, orthodoxes, bouddhistes, juifs, catholiques et athées… les premiers cobayes de ce qui allait devenir les écoles non-confessionnelles. Et nous étudiions dans un secteur francophone en construction, ce qui fait que, par absence de professeurs, on nous enseignait la géométrie ou la chimie, etc. dans le secteur anglais … un enseignement entre les deux langues. Sans cours de religion ou de morale, encore moins d’éthique. La littérature nord-américaine et l’histoire du Québec et du Canada nous étaient enseignées.

Et nous nous en sommes, ma foi, bien sortis. Sans religion imposée à l’école, nous étions dans la continuité de l’enseignement laïque reçu dans nos pays d’origine. Cet encadrement académique a permis à nombre d’entre nous de parvenir à ce que nous appellerons l’ouverture à l’apprentissage de la démocratie.

Le reste fait partie de nos vies personnelles : notre difficile intégration, l’appartenance aux diverses communautés ou non, la pratique de la religion, les mariages mixtes, etc.

1.3 Non aux signes religieux

En ce qui concerne le projet de Charte de la laïcité, c’est de toute évidence l’article 5 de la section 2 qui provoque le plus de réactions enflammées. Sur cette question délicate du port de signe religieux, la charte proposée a le mérite de nommer les vrais enjeux et d’apporter des réponses à la question. C’est ce qui avait été balayé sous le tapis en 2007 lors des consultations sur les accommodements raisonnables et du rapport qui a suivi en 2008. La charte de la laïcité proposée par le gouvernement est tout sauf ambigüe.

Yolande Geadah[1], auteure et co-signataire de la déclaration résume notre position face au marquage du territoire et du symbole religieux :

Tout d’abord, il est faux de croire que la restriction de signes religieux porterait gravement atteinte à la liberté religieuse. Ce serait réduire la croyance religieuse à un simple symbole, quel que soit le sens qui s’y rattache. Ce serait aussi faire le jeu du fanatisme religieux de toutes allégeances, qui a tendance à jeter l’anathème sur les fidèles refusant ces symboles. Il est difficile d’ignorer le fait que certains mouvements sociaux instrumentalisent la religion à des fins politiques, et visent à marquer leur territoire par la propagation de symboles religieux.[2]


Pour notre groupe, le projet de loi 60 permet de protéger les convictions spirituelles des individus qu’ils soient non croyants ou croyants, et les incite tous à s’ouvrir à l’éducation citoyenne.

« S’il faut éviter le piège du racisme lié aux amalgames abusifs, il faut également éviter l’aveuglement du relativisme culturel, qui brouille les cartes et nous empêche de dépasser la défense d’intérêts particuliers à court terme, pour assurer le respect des droits et des libertés de tous les citoyens et citoyennes à plus long terme. » [3]


Nous appuyons donc la charte dans son ensemble et nous oserions affirmer qu'elle ne va pas assez loin pour certaines d’entre nous.

Nous souhaiterions que la Charte interdise le port du Niqab et du Tchador dans l’espace public en général. Alors que tant de personnes, de femmes et d’hommes dans le monde, notamment dans nos pays d’origine, luttent sans relâche pour s’extraire de l’obscurantisme et du fondamentalisme religieux et pour mettre en place la laïcité de l’État, nous ne pouvons accepter qu’on tolère ici de tels vêtements rétrogrades et qui sont une atteinte à la liberté et à la dignité des femmes.

Aussi, nous nous prononçons contre le patriarcat exercé, entre autres, sous prétexte religieux. Il y a sur le chemin, des naïfs, des « idiots utiles », remplis de bonne volonté (pléonasme voulu) qui, sous couvert d'ouverture, défendent justement ceux qui font preuve de la fermeture de la grande noirceur.  Il s’agit peut-être d’un fantasme de voir la femme plus esclave et soumise que jamais, plus cachée, hors des regards et si possible dans le placard.

Pour nous, la foi se vit dans la plus stricte intimité, dans notre rapport avec la spiritualité, notre place dans l'univers, si tant est que nous acceptons de faire entrer la religion dans nos valeurs personnelles. Lorsque ce rapport est faussé par l'intrusion du politique et du collectif dans les valeurs religieuses, alors la guerre se poursuit dans une autre sphère, dans la confusion et les amalgames. Depuis 2013, ou en 5774 pour le calendrier juif ou en 1434 pour le calendrier musulman, le monde se bat au nom de la religion ou des cultures.

Qu’entend-on par le mot culture? Il y a 150 définitions du mot culture qui se situe par étymologie entre Agriculture et culte. Voici ce qu’en disait Régis Debray lors d’un colloque sur le dialogue des Cultures en 2007 à Séville :

Nous habitons une culture et non une technique, avait-il longuement expliqué. « Il y a trois mille langues parlées dans le monde… seulement trois écartements de rail pour les voies ferrées, deux voltages électriques pour nos appareils, et une seule Organisation de l’aviation Civile internationale (OACI) téléguidant dans un même code technique, l’anglais, tous les aéronefs… UNE TECHNIQUE EST UNIVERSALISABLE, PAS UNE CULTURE! »

Une charte de la laïcité est donc une TECHNIQUE pour que soient regroupés les actes juridiques des objectifs communs d'une nation. Elle est indispensable pour tout État de droit, afin que les bases minimales communes (légales) entre les cultures y soient clairement définies. Et elles ne peuvent pas être autres que juridiques. La technique qui permet cette universalité est la laïcité, socle de la démocratie.

Nous, les femmes du Maghreb et du Moyen-Orient, avons choisi de lutter ENSEMBLE pour nos droits contre TOUS les intégrismes.

Par compassion pour le Québec qui a connu cette grande noirceur, nous, les personnes originaires d'autres pays, leur devons le plus grand respect en ne les replongeant pas dans le débat subi au siècle dernier pour faire émerger la société civile de l’autorité religieuse. D’autant plus qu’il s’agit maintenant de faire face à des fondamentalismes qui ne devraient pas nous concerner puisque nous avons choisi de vivre au Québec.
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Nous devons tout autant empêcher les xénophobes de continuer à manifester leur peur ou leur haine que contrecarrer les fondamentalistes religieux qui veulent nous imposer leurs diktats religieux, qu'ils soient juifs, musulmans ou chrétiens...

Nous pouvons faire vivre en nous, et nous en sommes la preuve vivante, toutes les appartenances, plusieurs cultures, des identités multiples, qui ne sont que richesses pour un individu. Nous nous sentons riches de ces apports multiples. Ce n’est qu’au moment où nous les opposons que les conflits émergent.

Donc, s’il y a une culture sur laquelle notre foi repose inconditionnellement, nous Femmes du Maghreb et du Moyen-Orient qui formons le groupe ENSEMBLE, c’est celle de la culture démocratique.

C’est pourquoi nous appuyons le projet de loi 60 et déposons la déclaration ainsi qu’une vidéo que l’on retrouve sur le site etreensemble.org



Deuxième partie : Témoignage de Leila Lesbet

2.0 Introduction

Mon propos n’est ni philosophique ni politique, il se veut être le témoignage d’un vécu, qui a fait la UNE des médias nationaux et internationaux pendant plus d’une décennie, celle des années 1998 à 2011 qui a été marquée par l’islam politique, qu’on appelle aussi l’islamisme.
Si je témoigne aujourd’hui, c’est pour dire que ce qui s’est passé en Algérie ne s’est, malheureusement, pas arrêté à ma terre natale. Cet islamisme conquérant a pris sa place également ici au Québec, et ce que nous voyons actuellement n’est que la pointe de l’iceberg. Aujourd’hui, la tragédie qui s’est abattue sur l’Algérie et précédemment sur l’Iran se généralise tel un fléau dans tous les pays arabo-musulmans, excepté les pétromonarchies de la péninsule arabiques maîtres d’œuvre de l’islam politique.

Ceci n’est ni une fatalité encore moins une anomalie congénitale spécifique à la population de tous ces pays parce que musulmane. 

2.1 D’où je viens

Je suis arrivée au Québec le 10 octobre 2001, un mois après les attaques terroristes du 11 septembre. Je venais d’entamer ma cinquantième année. Autant dire que mon avenir était derrière moi.

Je quittais mon pays natal où j’avais choisi de vivre, de fonder une famille, de bâtir ma maison, de construire ma carrière, un métier dans lequel mon épanouissement était égal au bonheur des enfants dont j’avais la charge puisque j’étais enseignante de langue française tant au primaire qu’au secondaire.

Je quittais mon pays où j’étais entourée des miens et de mes amies-amis, de mes voisins. Ce pays où les droits des femmes étaient en évolution vers des lendemains meilleurs.
Ce pays où la liberté de dire faisait défaut, mais un pays où il était encore possible de vivre sa vie au quotidien. Nous avions le choix entre passer du temps dans un bar entre amis ou aller à la mosquée tel que le mentionnait dans ses discours le président de l’époque Haouari Boumediene.

Mes deux filles pratiquaient la danse et le solfège. Elles ont marqué d’une pierre blanche le jour où maman et papa leur ont offert leur premier piano. Le soleil généreux de leur cher pays leur permettait de profiter du beau littoral au sable doré où elles couraient, plongeaient, nageaient dans la plus grande quiétude.

En hiver, les chalets des montagnes enneigées de Tala Ghilef, les accueillaient ainsi que leurs groupes d’amies-amis. Elles étaient heureuses de partager ces moments de plaisir entourées de personnes lumineuses, épanouies et insouciantes des lendemains. Elles étaient heureuses et cela suffisait à notre bonheur. Elles vivaient les mêmes joies et les mêmes peines au même titre que tous les enfants du monde. 

Alors que nos filles entamaient pour l’ainée sa quatorzième et pour la benjamine sa huitième année, octobre 1988 sonna le glas de leur insouciance et celui de nos espérances. Ce fut ce qu’on a appelé notre printemps arabo-berbère, J’ai vécu pleinement et avec conviction et civisme ce moment de l’histoire algérienne. Même si nos acquis étaient bien minces, nous tenions à les préserver et à les élargir. Notre engagement pour la liberté, l’égalité, la laïcité et la démocratie était pacifique. Nous avons choisi la confrontation des idées par le dialogue, le débat et l’écriture, comme tous les démocrates de ce pays.

Nos adversaires ne voulant ni la liberté, ni l’égalité, ni la laïcité et encore moins la démocratie, tous ces concepts étant dénoncés comme occidentaux, ils n’avaient aucun argument à nous opposer, sauf celui qu’on leur connait : l’intimidation, la peur, la violence et les assassinats. 

Ma vie bascula dans l’horreur promise par les fous de Dieu, mes rêves s’évanouirent. J’ai dû me séparer des mes deux filles. Mon ainée, alors âgée de 19 ans, dut quitter le pays après des mois de claustration volontaire, conséquence d’un kidnapping avorté grâce à la vigilance et au courage de ses amis étudiants qui firent barrage aux fous de Dieu obsédés par le corps féminin.[4]

Ma benjamine n’avait que 15 ans quand elle dut quitter son pays dans la précipitation après avoir été blessée dans un attentat à la bombe. Elle s’est retrouvée seule en Tunisie, un pays où elle n’avait ni famille ni amie. Elle dut attendre une année avant de pouvoir rejoindre sa sœur en France, et ce grâce à la mobilisation de Français pour l’obtention de son visa et son inscription dans un établissement scolaire afin de terminer ses études collégiales.

Je n’ai pas eu la chance comme toutes les autres mamans de partager avec mes filles leurs premiers secrets amoureux, leur adolescence. J’ai été privée de les voir gravir les marches qui les menèrent à leur vie de femme. De cette privation imposée, j’en garde une blessure que seul le Québec a su cicatriser peu à peu.

Malgré cette immense douleur que m’imposa la séparation précipitée de mes enfants et à laquelle nous n’étions pas préparées, j’étais rassurée de les savoir en sécurité ailleurs que dans leur pays qui sombrait chaque jour un peu plus dans la barbarie la plus cruelle commise au nom de Dieu par ceux qui prétendaient l’aimer et lui obéir.

Pour mon conjoint et pour moi-même, il n’était pas question de quitter notre pays et de le laisser à ces mutants dont le projet de société est le retour à une époque où l’intelligence laissa place à l’ignorance, où le charlatanisme  remplaça la science, où la foi s’effaça devant le pharisaïsme.

À défaut de pouvoir défendre leur projet mortifère, les islamistes, ennemis de  l’islam, l’imposèrent par le terrorisme où le corps des femmes fut leur champ de bataille et les assassinats le moyen pour nous imposer leur diktat

2.2 Retrouver un islam éclairé

Ce qui se passe aujourd’hui dans les pays arabo-musulmans est une collusion entre un wahhabisme méprisant toute aspiration démocratique, humaniste et moderniste et un Occident libéral et individualiste attiré par les pétrodollars. Un Occident dont les politiques fondées sur le multiculturalisme et le relativisme culturel légitime les coutumes et les us les plus archaïques au nom du respect de la différence.

Ce respect n’est que la manifestation dissimulée d’un néo-racisme envers les femmes et les hommes issus de cette culture, de cette religion qui s’imposa, au monde jadis, par la science, la connaissance et la libération de la femme.

Aujourd’hui, cet Occident insolent et suffisant prône le multiculturalisme qui, au nom du respect de ce qu’il pense être ma culture et ma religion, veut m’enfermer dans un patriarcat et une théocratie dont il s’est pourtant libéré.

Aujourd’hui, les tenants du relativisme culturel au service du wahhabisme veulent me persuader que Ibn Sina, Ibn Rochd, Alkhawarizmi étaient contre le progrès ou n’ont jamais existés.

Ces relativistes culturels, ces multiculturalistes savent-ils que le prophète ne demandait jamais à son épouse Aysha de se voiler et qu’il l'emmenait avec lui dans des dîners où elle conversait librement avec des hommes.

Soukaina l'arrière petite fille du prophète et initiatrice du premier salon littéraire au monde, répondit  à ceux qui voulaient lui imposer le voile après la mort du prophète «ce serait faire injure à Dieu que de porter le voile! Dieu est beau et il aime la beauté alors pourquoi me demander de cacher ma chevelure!» [5]

Wallâda (976-1025),  ouvre le premier salon littéraire à Cordoue. “Elle se libère du voile, qui pour elle, est une entrave à la liberté. [6] Il y a eu ensuite Nezhoun, Kasmouna la Juive, qui est le symbole de la  tolérance de la part de cette société andalouse où juifs et musulmans étaient très proches. Jamais ces femmes ne se sont voilées.[7]

Plus près de nous Huda Sharawi, née en 1879, première féministe égyptienne qui refusa le voile et incita les égyptiennes à en faire autant.[8] Lors d’une manifestation sur les bords du Nil, toutes les manifestantes jetèrent leur voile sans être ni insultées ni violentées encore moins violées par les hommes la société de l’époque contrairement à ce qui s’est passé à la place TAHIR en Égypte un siècle plus tard. 

En 1947, Doria Chafik, femme dévoilée, présente une thèse à la Sorbonne sur La Femme dans l’islam et, en 1951, elle organise une manifestation de 1 500 femmes devant le Parlement, puis pénètre dans l’hémicycle et demande aux députés d’accorder aux femmes leurs droits. Le roi Farouk consent. [9]

En 1930, la tunisienne Habiba Menchari prit la parole lors d’une conférence pour réclamer l’abolition du voile, imposé aux femmes musulmanes, puis s’était soudainement découverte. Une telle audace était impensable à cette époque ! Pourtant, elle eut de très nombreux soutiens dans l’assistance essentiellement masculine. Aucune violence physique ou verbale. Près d’un siècle plus tard, nous regardons lâchement la descente aux enfers des tunisiennes au nom du respect du droit à la différence.[10]

Aujourd’hui, quand j’entends affirmer : «Que l’excision chirurgicale peut-être envisagée afin de respecter certaines traditions. » Il y a lieu de s’interroger sur ces mutilations barbares? Sait-on que l’excision est interdite en Islam !

Aussi, on affirme que, « si on interdit le voile dans la fonction publique, les femmes algériennes ne voudront plus venir au Québec ». Savent-ils que les femmes algériennes ont rejeté le voile au lendemain de l’indépendance, il y a de cela cinquante ans ? C’est le wahhabisme, abusant de ses pétrodollars et du terrorisme, qui le déposa sur la tête des corps féminins. [11]

Les Occidentaux savent-ils, qu’il n’y a pas si longtemps, la femme algérienne représentait son pays dans les compétions sportives mondiales en tenue règlementaire avant que le CIO ne nous méprise en accommodant le wahhabisme ?
Cette ignorance élémentaire est une insulte de plus à l’intelligence des femmes musulmanes ou de culture musulmane. Tout ceci pour dire, que le voile n’a jamais fait partie  ni de la religion ni de la tradition musulmane, mais il est bel et bien l’étendard de l’islam politique que défendent les multiculturalistes.

Si on demandait à Malala de retirer son voile avant d’entrer dans une salle de classe, elle le ferait sans aucune hésitation. Elle a bravé la mort et a fait de l’éducation et de l’instruction des petites filles son cheval de bataille.  De même, je suis persuadée que mère Teresa aurait choisi de continuer de prendre soin des pauvres plutôt que de garder sa cornette ou son foulard. Ces femmes sont des femmes de conviction pour qui le bien de la collectivité passe avant leur caprice personnel, leur visibilité et leur croyance individuelle. Ce n’est pas l’aliénation, mais l’engagement pour un monde meilleur et égalitaire qui a fait d’elles ce qu’elles sont : des exemples d’altruisme pour l’humanité. Pensez qu’elles pourraient agir autrement, c’est les offenser et dénier leurs convictions. 

C’est cette même conviction qui m’anime et me pousse à militer pour la laïcité au Québec. Cette laïcité, même si elle n’est pas suffisante, est plus que nécessaire. La laïcité de l’État, c’est la neutralité de ses institutions incarnées par celles et ceux qui ont choisi de le représenter. Ce choix implique que le commis de l’État  doit  s’interdire toute affirmation visible de ses convictions religieuses ou politiques ainsi que ses croyances ou sa non-croyance.

C’est l’absence de laïcité et de démocratie qui ont fait qu’Évelyne, moi et bien d’autres encore avons choisi le chemin de l’exil. Aujourd’hui devant la montée des intégrismes, Evelyne, moi et bien d’autres encore craignons de revivre ce que nous avons fui.

2.3 La montée de l’intégrisme religieux

Ignorer la montée des intégrismes religieux en général, et de l’islam politique en particulier, c’est mettre en danger la cohésion sociale, fragilisée par ces accommodements qui privilégient la différence des droits plutôt que le droit à la différence, comme l’explique madame Yolande Geadah.[12]

Encourager les manifestations de l’islam politique ici au Québec, c’est dire à toutes les femmes qui ont fui leur pays qu’elles ne peuvent prétendre ici au Québec aux mêmes droits que les Québécois de souche. C’est aussi leur envoyer le message, que le Québec encouragera le patriarcat et les traditions archaïques qu’elles pensaient avoir laissées derrière elles. Et pour ce faire, ce sera favoriser la ghettoïsation des immigrants en les maintenant isolés et en multipliant ainsi les solitudes.  

Refuser de reconnaitre les manifestations des intégrismes ici au Québec relève de l’angélisme pour certains et de la collusion pour d’autres. Madame Fatima Houda Pepin en a fait la démonstration ici même en mai 2005, en faisant adopter à l’unanimité une motion contre les tribunaux islamiques. A cette époque, l’assemblée nationale a soutenu le droit collectif de toutes les femmes contre le droit individuel.

Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui pour que l’Assemblée nationale du Québec hésite à faire appliquer les conventions internationales qu’elle a entérinées, telle que la CEDEF (Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes). Le projet de loi 60 ainsi que l’Avis de 2011 du Conseil du statut de la femme vont dans le même sens que la CEDEF.

Les manifestations intégristes sont nombreuses et elles ne cessent de s’amplifier, car elles sont encouragées par l’obtention d’accommodements qui, souvent, ne sont ni demandés, ni justifiés. Notre environnement laïc est grignoté quotidiennement par des propagandistes de l’islam politique qui s’autoproclament imans, ou responsables de centres communautaires encourageant le repli sur soi chez les immigrants de confession musulmane.

Certaines garderies en milieu familial dirigées par les femmes portant le foulard islamo-politique, refusent aux petits Québécois les célébrations telles que Noël, Pâques, Halloween ou autres. Par contre, elles les soumettent à l’appel de la prière.
En faisant fi de leur environnement familial et social, ces éducatrices créent une incompréhension chez l’enfant que plusieurs spécialistes considèrent inquiétante pour le développement psychologique de ce dernier qui, rappelons-le, apprend beaucoup par mimétisme.

Nous constatons des attitudes de ségrégation et de sexisme dans certains services de garde des différentes commissions scolaires. Au niveau scolaire, certains parents interdisent à leurs enfants de fréquenter des Québécois dont l’éducation et la moralité sont condamnables à leurs yeux. Je peux témoigner de cas auxquels j’ai assisté. Il y a aussi, l’intimidation entre enfants, s’il est constaté chez lui ou chez elle la non observance des restrictions alimentaires. Dans certains cas, c’est le repas qui est jeté aux poubelles ; dans d’autres, c’est le dessert contenant la gélatine qui est proscrit.

Dans une école de Montréal, une éducatrice en service de garde a été littéralement prise à la gorge par un parent quand il a appris qu’elle avait donné à son fils un repas non hallal. Cette éducatrice consciencieuse ne pouvait laisser un enfant sans repas en hiver. Heureusement qu’il y a eu l’intervention d’une employée algérienne auprès du père en lui rappelant son devoir de parent et en prenant à son compte le geste généreux de sa collègue, ce qui fit changer d’attitude le père. Ce qui a le plus offusqué l’employée c’est le refus de la direction de déposer plainte contre cet individu irresponsable et agressif et cela, à cause de la crainte d’être traitée de raciste ou de xénophobe.

Dans bon nombre de mosquées, sous couvert de l’apprentissage de la langue arabe, c’est l’islam le plus sectaire qui y est enseigné aux enfants ainsi que la mise en garde quant à leur intégration à la société québécoise qualifiée d’impie et de libertine. Cette pédagogie de l’exclusion de l’autre est enseignée, entre autres, à la mosquée Al Sunnah Al Nabawiah de Montréal où les propagandistes de l’islamisme expliquent, en se basant sur des hadiths non conformes, que seules les fêtes musulmanes doivent être célébrées. Est-ce cela l’inclusion dont nous parlent les opposants au projet de loi 60 ?

Avons-nous oublié l’iman de la mosquée de Brossard qui expliquait et approuvait les mutilations physiques qu’impose la charia en cas de vol et approuvait la lapidation pour adultère. Dans le petit Maghreb du quartier St-Michel de la ville de Montréal, il a été fortement suggéré, pour ne pas dire imposé, aux propriétaires de café de fermer boutiques durant le mois de ramadan. Pour ceux qui ont refusé d’obtempérer dans un premier temps, ils ont dû abdiquer devant les menaces à peine voilées. Est-ce cela l’intégration que nous promet le Québec inclusif ?

Je fais partie de cette communauté qui est loin d’être un bloc monolithique où une minorité bruyante et agissante porte atteinte à nos libertés, à nos aspirations et surtout à notre intégration économique, par l’usage d’accusations-bâillons. 
Je suis citoyenne canadienne de culture musulmane. J’ai été élevée  par des parents croyants et pratiquants. Je ne me reconnais pas, nous ne reconnaissons pas dans cette religiosité qui porte atteinte à l’Islam des lumières.[13]

«Si on doit faire de la politique, il faut que celle-ci soit souveraine et pas du tout soumise à un lobby religieux. Sinon, nous allons tomber dans un fédéralisme non pas politique, mais confessionnel, qui engendrera, tôt ou tard, des aberrations. Quand l'Islam va mal, la voix de la Raison peine à se faire entendre. De nos jours, la pression des intégristes rend souvent inaudible celle des modérés». [14]

2.4 Nous appuyons le projet de loi 60

Quant à nous, femmes aux identités multiples, nous saluons et soutenons ce projet de loi courageux et éclairé qui fera du Québec une société où tous les acteurs, femmes et hommes, seront sur le même pied d’égalité face à l’État nation laïque et démocratique.
Toutefois, nous regrettons que ce projet de loi, ne protège pas des pressions sociales et familiales les enfants mineurs en leur imposant la neutralité absolue dans tous les établissements scolaires.[15]

Afin de respecter la liberté de conscience des enfants, nous demandons l’abolition du cours d’éthique et culture religieuse. Le Canada et le Québec qui ont ratifié la Convention internationale des droits de l'enfant doivent la faire respecter en protégeant les enfants de toute manipulation tendancieuse et partisane qu’elle soit visible ou insidieuse.
Je terminerai en rappelant l’interview que le Grand Rabbin de Londres, Lord Sachs, a donnée au Times. Il a comparé la Grande-Bretagne à un hôtel où «personne ne se sent chez lui. Ce n’est le pays de personne. Chacun a sa chambre, et tant qu’on ne dérange pas les voisins, chacun fait ce qu’il veut. Le multiculturalisme crée une société où chacun n’est plus qu’un invité ».

Selon lui, le multiculturalisme en Grande-Bretagne a « fait son temps, et n’a conduit qu’à la ségrégation et à des communautés repliées sur elles-mêmes. Le danger réel des sociétés multiculturelles, c’est que chaque groupe ethnique et religieux devient un groupe de pression, qui privilégie ses intérêts avant l’intérêt national.» Lord Sachs appelle à une société multiethnique qui ne soit pas multiculturelle.[16]

Pour ma part, je voudrais encore croire que j’ai fait le bon choix en venant ici au Québec. Je voudrais croire que les femmes et les hommes politiques du Québec choisiront pour nos enfants un pays de savoir, de culture, de cohésion au lieu du reniement de soi. Je voudrais croire que nous pourrons élaborer un modèle d’intégration et de justice.


Ou bien devrais-je me préparer à reprendre le chemin de l’exil… Devrions - nous plier bagage?      Mais pour aller  où ?




[1] Yolande Geadah, auteure d’Accommodements raisonnables - Droit à la différence et non différence des droits, VLB éditeur, 2007
[2] Yolande Geadah, «Charte des valeurs québécoises -  Laïcité: quatre mises au point essentielles : Le symbole religieux introduit une barrière symbolique et une inégalité de fait entre les personnes qui le portent et les autres », 13 septembre 2013 
[3] Idem - Yolande Geadah
[4] DAKIA : Dakia, fille d’Alger, Flammarion, 1996
[5] Fatima Mernissi, Le harem politique: le Prophète et les femmes». Paris, Albin Michel, 1989
[6] Rabia Abdessemed, Wellâda, princesse andalouse, Éditions de l'Harmattan, 2005,
[7] Hamdane Hadjadji, auteur
[8] Sonia Dayan-Herzbrun, Femmes et politique au Moyen-Orient, Paris, L’Harmattan, 2005
[9] Denise Ammoun, Dora Chafik, la-croix.com,» 9 octobre 2011
[10] Serge Moati, Villa Jasmin, roman, édition Fayard, Paris, 2003
[11] Yolande Geadah, Femmes voilées et intégrismes démasqués, VLB, Éditeur, 1995.

[12] Yolande Geadah, Accommodements raisonnables, droit à la différence et non différence des droits, VLB, 2007.
[13] Malek Chebbel, «Manifeste pour un islam des lumières. 27 propositions pour réformer l'islam» Éd. Hachette Littératures
[14] Malek Chebbel, «l'Islam et la Raison, le combat des idées», Perrin, 2e éd. Tempus, 2006
[15] Avis du Conseil du Statut de la Femme sur les crimes d’honneur -2013 

[16] Huffington Post UK, «Chief Rabbi Lord Sacks: Multiculturalism 'Has Had Its Day», 19 août 2013, http://www.huffingtonpost.co.uk/2013/08/19/chief-rabbi-lord-sacks_n_3778110.html?utm_hp_ref=uk